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Le journal de bord 20 janvier 2000(SION,SUISSE) Depuis quelques jours, c'est le branle-bas de combat. J'ai (Ivan) la tête comme une machine à laver. Cette sensation obstinée d'avoir oublié tellement de choses. Bon sang, c'est aujourd'hui le grand jour. Je n'ai pas vraiment dormi du sommeil du juste. Partir à l'aventure, très loin, sans échéance de retour, sans obligations quotidiennes, sans itinéraire fixe, sans garantie. Frissons. Ca fait des années que j'attends ce moment. Pourtant, ce sentiment de liberté et d'exaltation s'accompagne ce matin d'une forte appréhension. Le soleil est au rendez-vous. Un ciel bleu-glacé surplombe la vallée du Rhône généreusement saupoudrée de neige. Après des adieux maternelles quelque peu humides, je m'élance et avale prudemment les premiers kilomètres d'asphalte. Au revoir maman, et courage! Sur les flancs de notre bus-camping, "Sion - Bishkek", deux mots qui annoncent la couleur. Notre pauvre Ford Transit 1973 ne sait pas encore ce qui l'attend. En voyant la vieille machine, tout le monde nous prend pour des fous. Ni la famille, ni les copains, ni le garagiste, ni les badauds, personne ne nous imagine un instant pouvoir atteindre le Kirghizstan avec ça. Et avec un chien en plus. Nous on y croit, même si ce matin, un léger doute s'est sournoisement installé. Le chargement est important à bord: 80l d'essence, 50l d'eau, 15l d'huile, 20kg de génératrice, plusieurs centaines de kilos de matériel divers, 80kg de moi-même et 22kg de Walo! Les 48kg radieux et impatients de Rachel embarqueront à Sion, une demi-heure plus tard. Elle non plus n'a pas dormi de la nuit, ou si peu. Montée sur des ressorts dès le petit jour, trépignante, sautillante, Rachou ne tient plus en place. Mon arrivée met fin à sa terrible impatience. Voilà, nous allons partir. Mais auparavant, quelques rituels de base s'imposent: un dernier p'tit café en famille, une ultime incursion dans les latrines chaudes et douillettes du foyer, le passage en revue de ce qu'il ne faut surtout pas oublier, passeports, cartes de crédit, traveller's chèques, permis de conduire et... Et une deuxième séquence émotion pour les adieux. Dans ces moments-là, y'a rien à faire, toutes les mamans du monde se ressemblent. Ca y est, nous avons mis le contact. La maman de Rachel disparaît lentement du rétroviseur. La route nous tend les bras. Nous quittons Sion. Sensation étrange, moment de flottement, le rêve est en train de se métamorphoser peu à peu en réalité. Difficile d'en prendre conscience à cet instant. C'est un grand bonheur mêlé d'une certaine angoisse. Ca fait tellement longtemps qu'on attendait ce moment. Le sourire qui illumine le visage de Rachel dédouble cet instant d'allégresse, d'excitation et d'interrogations. Musique! "Les Oiseaux de passage" , C'est Brassens qui chante. Nous aussi on chante. Très vite, nous voici au pied de la première épreuve de force pour notre valeureux vaisseau: le col du Simplon. L'ascension se déroule néanmoins sans problème. L'arrivée sur le sommet nous émerveille. Immense cirque de neige et de roche sous un ciel bleu étincelant. Walo a pu prendre le temps de se dégourdir les pattes sur les gros amas de neige qui s'entasse devant l'hospice du Simplon. Forcément, pour un chien-fouineur, botaniste en herbe de surcroit, tout cela est moins riche que les sous-bois crottés du Petit-Saconnex, à fortiori moins amusant. Il fait glacial. Nous quittons bientôt ce sublime amphithéâtre alpin et plongeons sur l'Italie. Gouffre aux paysages de pierres et de glaces. Immenses pans de montagne d'où dégoulinent ruisseaux et torrents que la température négative a figés. 21 janvier 2000(RIMINI,ITALIE) Nous avons dormi sur une aire d'autoroute insignifiante. Notre réservoir d'eau a gelé cette nuit. Bologne-Torrente, 300 bornes de bitume, plein sud via Rimini, une grosse ville balnéaire tant repoussante que déserte. 22 janvier 2000(ANCONA,ITALIE-l'embarquement) Plein gaz sur Ancona, le ferry pour la Grèce nous attend. Sympa de se perdre dans les minuscules ruelles de la vieille ville portuaire, avec notre bahut bringuebalant. La pente y est raide. Nous nous retrouvons par hasard au sommet d'un dôme trônant sur toute la cité d'Ancône et son immense chantier naval. Walo en profite pour se faire la ballade buissonnière pendant une heure. 19h00. Embarquement dans le SuperFast II. Gigantesque blokos des mers, colosse rouge de près de 200m pouvant ingurgiter plus de 1400 passagers et 850 véhicules. Walo passera 19h dans la voiture, à défaut de rejoindre la cage prévue pour lui, sur le troisième pont, plein vent, froid glacial, faisant face à la piste d'hélicoptère. Le lendemain, nous avons quand-même trouvé le moyen d'introduire notre toutou clandestinement et furtivement sur le pont du navire. 23 janvier 2000(le ferry ITALIE/GRECE) Le dos déconfit, nous émergeons dans l'étau formé par les sièges où nous nous sommes assoupi la veille. Ca tangue méchamment. Dehors, un vent à désosser les baleines, des creux de 4m, et de l'eau, toujours de l'eau. Rachel, ballottant entre le blanc-vitreux et le gris-verdâtre, baptise le pont avec le gigot-frites de la veille, laissant une jolie traînée jaunâtre sur la façade du bateau, du grand art! et rebelote un peu tard, dans la cale cette fois. Matelots, ce n'est pas un métier de Valaisan! Nous débarquons à Patras à 22h00. Et pause une centaine de bornes plus loin, au bord d'une plage de galets. Première rencontre de Walo avec une meute d'autochtones. Ca sent le roussi. 24 janvier 2000(la route d'Athènes,GRECE) Rachou a bien digéré le second "risotto-minute" du voyage, quant à Walo il n'a pas digéré, lui, la rixe de la veille avec les autochtones de la veille. A force de chercher les noises en voulant être le chef de meute, baston! quelques égratignures désinfectées plus tard, Walo décide d'ignorer la race canine du coin, et s'en va sur la plage se concocter un petit plateau de fruits de mer dont lui seul a le secret : coquillages pourris et crustacés fétides. Nous attaquons la route d'Athènes. Sinueuse et dodelinante, entre pins et oliviers, entre falaises rougeâtre et mer turquoise. Nous nous adaptons progressivement à la conduite "à la grecque". Ce n'est pas une mince affaire, mais ça le fait. Concrètement, ça consiste à rouler du 70km/h où la limite est fixée à 40, à couper la route de quiconque se présente, à griller les feux et à traverser les voies ferrées en contournant soigneusement la barrière. Caricatural, mais pas loin de la réalité. 25 janvier 2000(ATHENES,GRECE) Nous sommes seul au Athen's Camping, excepté deux Japonais en camping-car. Plutôt inédit en Europe! Ils ont quitté Tokyo en juin 1998 et après avoir récupéré leur véhicule affrêté par ferry, ils ont sillonné toute l'Europe; l'Amérique du Nord les attend bientôt. Ces deux voyageurs des temps modernes ont obtenu un contrat avec un magazine de "camping-caristes" nippon. Ils financent leur ballade en échange d'articles et de photos. Mais ce voyage, c'est aussi leur lune de miel. Nous passerons une très chouette soirée dans leur bus Toyota, de 20 ans le cadet du notre. 26 janvier 2000(ATHENES,GRECE) Séance-photo matinale avec nos compagnons de la veille, avant notre départ du camping. Premier affrontement avec le chaos urbain d'Athènes. Ca déménage. Ballade autour de l'Acropole, de là-haut la vue sur la cité de l'Olympe est superbe. Visite du grand stade, un mastodonte de marbre flanqué entre deux collines, édifié au IIème siècle de notre ère par Erode Atticus. Après des siècles d'exploitation outrancière et destructrice, c'est un certain Georgios Averof qui a mis les fonds pour le rebâtir. C'est là que ce sont déroulés les Jeux Olympique de 1896, les premiers du genre. Les prochains sont peut-être pour 2004, certains quartiers sont d'ailleurs en chantier. |