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6 août 2000(OSH,KIRGHIZSTAN) Osh est une ville-frontière dans le prolongement de la vallée de Ferghana, vénérable carrefour de la Route de la soie. Kirghizes, Ouzbeks - en majorité - et Tadjiks s'y côtoient dans une sérénité apparente. Pourtant Osh a connu de violents affrontements ethniques il y a une dizaine d'années. Des centaines de Kirghizes et d'Ouzbeks y avaient laissés leur peau. Selon les dires des journaux - ça vaut ce que ça vaut - la région est assez "chaude" en ce moment. Les gardes-frontières sont sur le pied de guerre, plusieurs dizaines d'entre eux ont été tués ces derniers temps. Pour nous, Osh c'est avant tout un formidable bazar que nous ne cesseront d'arpenter dans tous les sens. Un lieu merveilleusement vivant, véritable noyau de la vie sociale. Sûrement le plus pittoresque qu'on ait vu en Asie Centrale, avec le Tolkoutchka d'Achkabad. On y vend tous les produits du terroir local: tête de chèvre bouillie, samsas grillées ou frites, intestins de mouton vendu au mètre, melons et pastèques démesurés, couteaux traditionnels Ouïghour, figues jaunes et juteuses, boulettes de fromage séchées, cigarettes russes au détail, filet d'esturgeon de la Caspienne, épices multicolores, bières tièdes, yaourt en bidon, pigeons, dindons, lapins, chèvres ou canards. Sans oublier les ak-kalpak, ces hauts chapeaux kirghizes que les hommes d'ici portent très fièrement. Ces coiffes "de schtroumf" tranchent avec la sobriété des tjubetek ouzbeks. Nous nous interrogeons de savoir comment les locaux utilisent tous ces délicieux épices et autres herbes aromatiques qui parfument les bazars d'Asie Centrale. Excepté l'aneth et la coriandre, on a franchement du mal à les retrouver dans la nourriture locale des restaurants. Peut-être ne sont-ils utilisés que dans la cuisine familiale. Côté hébergement, nous sommes descendus à l'hôtel Jetigen. Du grand luxe pour nous puisque nous nous retrouvons dans un petit appartement propret et confortable, avec salle de bain personnelle, WC séparés, une TV et même une chambre d'ami. Walo a sûrement du penser que nous reprenions une existence de sédentaires! Quant à Rachel, elle commence à aller mieux. Nous sommes le 7 août et demain nous entreprenons le dernier gros tronçon qui va nous emmener à Bishkek, la capitale du pays. 620 kilomètres à travers les hauts paturages kirghizes. On nous a souvent dit que cette route était dans un état désastreux. A la douane, un routier turc avait l'air très perplexe en contemplant notre pauvre bahut: "problem, tchot problem!" nous avait-il dit. 8 août 2000(JALAL ABAT,KIRGHIZSTAN) Pas de panneaux indicateurs, chaussées complètement défoncées, stations service rares, chauffards parfois agressifs... Voilà le constat avec lequel nous devons très vite nous familiariser. La route vers Tash-Kömir est un chantier permanent. Les pistes caillouteuses que nous sommes forcés d'emprunter flanquent un sacré coup de vieux à notre caravane. Ca grince de partout, tout semble s'affaisser. La cellule est proche de la dislocation. Nous sommes très inquiets pour la suite. 9 août 2000(TOKTOGUL,KIRGHIZSTAN) Nous contournons le réservoir de Toktogul, un immense bassin de montagne, majestueux sous ce ciel orageux à travers lequel se faufile parfois un rayon de soleil. Brève halte devant une tchaikhana ou une ribambelle de petites Kirghizes se précipitent vers nous avec des gros bols de bozo, une sorte de porridge froid, aqueux, brunâtre, à base de millet, légèrement fermenté. Un "bircher" liquide plutôt requinquant de si bon matin. Joyeuse panique lorsque nous dégainons notre appareil-photo; ici les gosses aiment prendre la pose, et ça se voit. L'asphalte est redevenu terre. Des bolides en forme de Lada nous narguent sur cette route cahotante qui longe la rivière Chychkan. Dans la petite carrière où nous avons décidé de camper, deux hommes viennent nous apporter du miel et de la khumyz, un breuvage traditionnel à base de lait de jument fermenté. On dirait du lait caillé et alcoolisé. Une boisson qui, combinée aux deux assiettes de pâtes-à-la-tomate du souper, prendra de court l'estomac d'Ivan. Indigestion carabinée. Le tout ressort au clair de lune. 10 août 2000(le col ALA BEL,KIRGHIZSTAN) Dix heures du matin. La pêche pour attaquer les 3000 mètres du col Ala Bel. Pas de chance, la chaussée est fermée jusqu'à 19h00. Nous prenons notre mal en patience, et c'est donc au coucher du soleil que l'on pourra enfin entamer l'ascension. Surprise, une route flambant neuve s'ouvre devant nous. Progressivement les parois s'écartent, laissant place à un paysage d'alpage sublime. De gigantesques "bosses de chameaux" verdoyantes se dressent face à nous. C'est un décor à couper le souffle, avec le soleil couchant qui illumine les cimes. Et, disséminées ça et là sur ces immenses prairies, des yourtes fumantes autour desquelles galopent des chevaux kirghizes sous le regard passif de gros moutons. Les paysans nomades semblent vivre ici comme il y a 1000 ans. Tout là-haut, nous avons rattrapé le soleil. Il exacerbe les pâturages. C'est magnifique. Le Kirghizstan comme nous l'avions rêvé. Nous dormons au bord de la route. Il fait très froid ce soir. Mais on est bien. 11 août 2000(le col ASHUU,KIRGHIZSTAN) Sept degrés à bord au petit matin. Et dire qu'il y a deux jours, notre thermomètre intérieur affichait encore 34 degrés à 22h00. Nous reprenons le trimard. Pas pour longtemps puisque, quelques kilomètres plus bas, la route est fermée jusqu'à... 19h00. Nous patientons avec d'autres automobilistes. Festivals de questions-réponses, toujours les mêmes. Nous nous prétons toujours au jeu, avec une patience d'ange. Dans la yourte voisine, on prépare le repas. Les ouvriers nous laisseront passer vers midi. Nous nous retrouvons ballotés. La caillasse n'en finit plus. Notre pauvre caravane semble être à bout. Mais à notre grand étonnement, le moteur se porte bien. Nous traversons une grande plaine, le bassin de Suusamyr. Toujours ces puissantes murailles qui déchirent l'horizon. Nous atteignons bientôt le pied du col de Tot Ashuu. Route barrée évidemment jusqu'à 7h00 du soir; pour ce barrage, nous étions au courant. Et là encore, un gars va nous laisser passer. On a de la chance. L'escalade de la montagne va nous entraîner jusqu'à plus de 3500m d'altitude. La route n'est en fait qu'un immense chantier. Large, elle s'étire à flan de coteau au rythme d'interminables épingles à cheveux. Elle est longue, très longue. Finalement, un tunnel, le fameux tunnel dont on nous avait parlé. C'est le sommet. Nous sommes à 3586m. Ca caille sauvage. Après une heure d'attente, nous pénétrons dans le boyau pour une légère descente de 3km. Avec l'atmosphère étouffante qui y règne, nous sommes plutôt content d'en sortir. Sur l'autre versant, le soleil a disparu. Nous nous retrouvons au c¦ur du massif Kirghiz Talatau, avec de véritables cathédrales de roches qui s'hérissent de toutes part. Très vite la nuit tombe. Et la route de plonger dans les entrailles de la montagne. Toujours pas de goudron pour consoler le camping-car. On se demande sérieusement si la cellule va tenir jusqu'à Bishkek. On imagine le pire. Surtout ne pas tomber en panne ici. Dans l'obscurité totale, au bout de 3h1/2 de lutte dans une poussière suffocante, la silhouette des cimes s'écartent. Nous sortons du gouffre. La chaussée se durcit enfin. Des lumières au loin, un village, Sosnovka. Nous sommes comme des marins qui regagnent le rivage, lessivés après une nuit de tempête. 12 août 2000(BISHKEK,KIRGHIZSTAN) TPlus de sept mois d'aventure sur les routes d'Orient et d'Asie. Genève, le Valais, la famille, les copains, tout cela nous paraît si loin. Nous avons donc atteint la capitale du Kirghizstan, joyeux et trépidants comme des gamins. Sans être un challenge, un "à tout prix", c'était quand-même un petit objectif que nous nous étions fixés. Il en fallait bien un après tout. Evidemment, Bishkek n'est pas - et n'a jamais été - une fin en soi. C'est seulement une étape. Notre voyage continue. Nous sommes à plus de 10'000 km de notre Helvétie natale, avec cette bonne vieille roulotte qu'il faudra bien rapatrier un jour. 12-19 août 2000(BISHKEK,KIRGHIZSTAN) Une semaine à Bishkek. Etant donné la canicule, nous avons pris une chambre. L'hôtel Tzirki, une taule un peu spartiate, et une administrator moins accueillante avec Walo qu'avec les prostituées du quartier, à en juger les dizaines de capotes qui jonchent l'aile nord de la baraque. En sortant le chien sous les fenêtres, on a toujours peur de s'en prendre une sur la tête! Sinon, nous avons passé nos journées à préparer administrativement la suite du voyage. Nous avons aussi visité la ville, ses monuments soviétiques, ses petits restos turcs. Bishkek est une ville assez agréable, beaucoup de verdure, des terrasses ombragées un peu partout. Une atmosphère détendue et festive avec ses dancing en plein air qui crachent des tubes russes jusqu'au petit matin. Plus sympa que la grosse métropole de Tashkent. Par contre, ici aussi la police est partout. L'autre jour, un flic m'a (Ivan) arrêté et conduit dans une petite cabine pour un contrôle d'identité et une fouille. Il n'a pas pu s'empêcher de me parler de dollars. Je suis resté ferme, il n'a pas insisté et m'a relâché après une dizaine de minutes. Quant à nos soirées, nous les passons avec Denis, un voyageur londonien un peu allumé, et Sébastien, un ami parisien que nous avions rencontré à Tashkent. Lénine se dresse toujours sur la grande place, devant le Musée Nationale d'Histoire, où le leader de la Révolution d'Octobre est également omniprésent, sur tout le premier étage. Le rez-de-chaussée du musée, quant à lui, expose fièrement tous les cadeaux que le président Akaev a reçu lors de ses rencontres officielles avec ses congénères politiciens. Surprenant et presque risible. Le troisième étage propose enfin quelques exemples de l'artisanat des nomades. Finalement ce musée est un peu à l'image du Kirghizstan, un petit pays sans prétention, empêtré de russification et de soviétisation, avec ce regard tourné vers un avenir incertain, à l'occidental si possible. En attendant des jours meilleurs, l'heure est à la débrouille. Et bien que le Kirghizstan soit le premier pays d'Asie Centrale à avoir signer les accords de l'OMC (Oublie le Monde et Consomme), dans les rues de Bishkek, c'est le petit commerce qui va bon train. On arrondit ses fins de mois comme on peut, on achète en gros dans les magasins et on revend "à la pièce" dans la rue. La mafia, le marché noir et la prostitution ont aussi de beaux jours devant eux. Et puis toujours et encore, comme dans toutes les villes de l'ex-Turkestan russe, ces vieilles babouchka et ces grands-pères désespérés qui font la manche en pantoufles. Ici, la rente d'un retraité est de 6 $ par mois. 19 août 2000(le lac ISSYK KUL,KIRGHIZSTAN) Farniente sur les rives du lac Issyk-Kul, le 2ème plus grand lac alpin du monde, 6200 km2 d'eau qui ne gèle jamais, malgré l'hiver glacial que connait la région. Un phénomène peut-être dû à sa légère salinité et à ses sources d'eau chaude souterraines. Issyk Kul signifie "eau chaude" en kirghize. Les autochtones semblent tous très fiers de "leur mer" à eux. Et il y a de quoi lorsqu'on promène son regard sur cette vaste étendue scintillante aux reflets turquoises; et là-bas, au sud du bassin, s'étire un immense et majestueux rempart saupoudré de neige: la chaîne du Tian-Shan. Derrière c'est la Chine, ou plutôt la province turk autonome du Xing-Jian. Au nord, les contreforts du massif Alatau Kounguei forme la frontière naturelle avec le Kazakhstan. Le site est splendide. Depuis quelques années, le gouvernement kirghize développe un plan de protection de la nature sur ce territoire, pour créer à long terme une réserve de la taille de la Suisse. Un beau projet évidemment, mais ça nous complique momentanément un peu les choses, car l'accès aux berges du lac est strictement interdit aux véhicules à moins de 200 mètres! Les Natur Inspector qui nous ont viré de notre petit coin de paradis nous l'ont vite fait comprendre. Nous avons quand-même réussi à passer deux nuits près du rivage, discrètement - ce qui n'est pas facile il faut l'avouer - à l'abri des jumelles miliciennes, et sans déranger les jolis oiseaux et les batraciens mélomanes du coin. 20 août 2000(le lac ISSYK KUL,KIRGHIZSTAN) Le deuxième jour, nous avons campé dans un ancien village de vacance soviétique, le Salamat, où le staff nous a gentiment dégoté une petite place pour poser notre tape-cul. Nous avons passé une journée à nous prélasser sur une plage de sable fin, devant une mer bleutée sertie de crêtes enneigées, le tout au fin fond de l'Asie Centrale! On ne pensait plus y avoir droit depuis la côte Turquoise. C'est sur la plage du Salamat que nous avons rencontre Güle, une gentille grand-mère de Naryn, en vacance à Issyk-Kul avec sa famille. Tout le monde débarquera à notre table au bout de quelques minutes, bouteilles de vodka sous le bras. Une joyeuse équipée de Kirghizes musulmans sévèrement russifiés, levant leur verre de vodka au ciel en remerciant Allah pour ce bon breuvage. Un Islam déluré et théâtral! Côté papilles, nous avons encore déguster quelques spécialités: l'Akrachka, une espèce de soupe froide à base de kéfir, additionnée de petits dés de concombres, tomates, oignons, saucissons, oeufs et pommes de terres, parfumée à l'aneth. Un gaspacho kirghize parfait pour le petit déjeuner. Et puis nous n'avons pas pu éviter de goûter aux poissons séchés qui pendouillent au soleil tout au long de la route côtière; les gros s'appellent siga, ce sont des poissons du lac qui ont été fumés, salés et séchés. C'est très goûtu, très salé et très savoureux une fois qu'on a recraché toutes les arrêtes. Excellent avec une bonne bière russe. 22 août 2000(KARAKOL,KIRGHIZSTAN) Tiens, à propos de bière, nous avons appris l'existence d'une brasserie locale à Karakol, le chef-lieu de la région. Ni une ni deux, comme tous bons brasseurs amateurs, nous nous y sommes rendus, pour une petite visite. Mais la fabrique ne se visite manifestement pas. Nous avons donc fini dans le bureau de la charmante directrice, dégustant la cervoise de la maison, la Gigolovska. Une jolie brune hélas pas très pétillante, puisqu' en pleine phase de fermentation. Pas la directrice, la bière. 23-24 août 2000(ALTYN ARASHAN,KIRGHIZSTAN) Deux jours de trek en altitude. Le Kirghizstan est le paradis des randonneurs et des alpinistes. Le premier jour nous grimpons durant 9 heures pour atteindre Altyn Arashan, une magnifique vallée alpine à plus de 3000m, célèbre pour ses sources d'eau chaude. Le bonheur absolu lorsque, épuisés, à la nuit tombée, nous nous glissons dans cette eau de source riche et brûlante. Le lendemain, après une nuit agitée, notre tente ayant pris l'orage, la redescente vers Ac-cyy fut longue, très longue. Rachel a les genoux en compote et je (Ivan) souffre d'une affreuse sciatique, additionnée d'une rotule gauche vacillante et de trois cloques au pied droit. Ce sont deux épaves pitoyables qui arriveront en bas, après sept heures de torture. Le seul qui a toujours et encore la patate, c'est Walo. Il est énervant celui-là. Après le calvaire c'est dans une grosse bassine d'eau de source brûlante que nous oublierons nos meurtrissures. 25 août 2000(BISHKEK,KIRGHIZSTAN) Nous sommes de retour à Bishkek. Aujourd'hui c'est la fête nationale, la 9ème année d'indépendance de la République du Kirghizstan. Sur la place centrale, aux pieds de Lénine, les préparatifs allaient bon train depuis quelques jours. Nous nous réjouissions de pouvoir peut-être assister au spectacle qui, au vu les répétitions, s'annonçait plutôt amusant: décors enrubannés, costumes loufoques, musique militaire aux accents pseudo-révolutionnaires, apprenties-majorettes en goguette et des centaines de jeunes ados figurants, paumés et mous, qui ont tous l'air de se demander ce qu'ils font là. Le grand jour arrivé, aujourd'hui donc, une quantité impressionnante de policiers ont été déployés dans tous les quartiers environnant de la place. Tous les accès sont bouclés. En fait, nous l'avons appris avec stupéfaction, le show est uniquement destiné au président Akaev et à ses quelques subalternes. Pour le peuple, la fête se déroule dans les rues et dans les parcs du centre-ville. On ne compte plus les stands de plov, chachliks, hot dog, samsas, pâtisseries multicolores, khumyz, döner, spaghettis, etc. Les gens se battent autour des karaoké pour entonner des mièvreries russes bras d'sus bras d'sous. Aux tire-pipes, pas de peluches pour les gagnants, mais juste la joie d'avoir fait voltiger la cannette défoncée qui sert de cible. La vodka et la bière coulent à flot, les Kirghizes étant de gros buveurs. C'est un euphémisme. L'atmosphère est bon enfant, les gamins s'éclatent, les gens s'amusent aujourd'hui. La fête de l'Indépendance, c'est un grand jour ici, même si beaucoup regrettent l'époque soviétique. |